Questions ý Alain Jardel
B.Grosgeorge

Basketball nƒ598, mars 1995

Bernard Grosgeorge : Les rËgles de jeu sont identiques pour tous les pratiquants adultes, qu'ils soient hommes ou femmes ; et comme les aptitudes physiques des derniËres nommÈes, dans le registre de la taille, de la force et de la vitesse sont moindres, le premier reflexe consiste ý caractÈriser le basketball fÈminin ý partir du fait que les joueuses sautent moins haut, courent moins vite ...... Il y a quelques annÈes j'avais mentionnÈ qu'il y avait aussi des particularitÈs positives propres au basket fÈminin notamment dans l'approche de la prÈparation des attaques (durÈe des attaques) et dans la sÈlection des tirs (ce qui a ÈtÈ confirmÈ dans le travail rÈalisÈ par I.Desert sur le tir ý trois points). Compte tenu de l'Èvolution de l'entraÓnement et des compÈtitions, ces remarques ne semblent plus correspondre aux rÈalitÈs d'aujourd'hui , qu'en penses tu ?

Alain Jardel : La situation a effectivement ÈvoluÈ car jusqu'en 1990 il y a eu simultanÈment un certain engouement pour le jeu rapide et la tentation de vouloir copier le basket N.B.A qui valorise ÈnormÈment le jeu de 1 contre 1. Ceci a donnÈ quelquefois, au niveau des Èquipes masculines nationales des compÈtitions europÈennes, un jeu avec beaucoup de dÈchets. A la mÍme Èpoque, du cÙtÈ fÈminin il n'y a pas eu la mÍme infuence du basket amÈricain professionnel. Ce qui caractÈrise le basket masculin aujourd'hui c'est la rigueur dÈfensive et offensive avec la recherche de la meilleure utilisation possible de chaque possesssion de balle et aussi une utilisation plus rÈduite et plus sÈlective de la contre attaque. Paradoxalement le basket masculin retrouve un peu ce qui Ètait dÈjý l'une des caractÈristiques des fÈminines. Mais bien sšr, il ne s'agit pas d'un rappochement voulu des formes de jeu mais plutÙt d'un retour aux sources avec la recherche d'une plus grande efficacitÈ du jeu des masculins. Contrairement ý ce que certains affirment le basket europÈen doit faire un usage trËs critique du basket proposÈ par la NBA.

B.G : Cela dit, revenons sur les consÈquences immÈdiates des particularitÈs physiques des joueuses sur le jeu.

A.J: Tout d'abord, il est Èvident que l'exploitation de l'aspect aÈrien du jeu est beaucoup moins dÈveloppÈ dans le basket fÈminin et que par exemple, l'Èvitement du contre dans la phase de suspension des tirs de prËs est beaucoup moins utilisÈ chez les joueuses. Dans le mÍme ordre d'idÈes, il y a peu de joueuses franÁaises capables de tirer en suspension au delý des 6,25m (mis ý part Santaniello ou Robini). Pour ce tir, chez les autres joueuses, et y compris au niveau mondial, c'est plus souvent un tir dans lequel la poussÈe des bras se fait en mÍme temps que l'impulsion des jambes (tir poussÈ).

B. G : Puisque tu parles du tir, existe-t-il encore ce fameux tir ý deux mains de la poitrine appÈlÈ en 1975 par les entraÓneurs Ètrangers de l'Èpoque "le tir ý la franÁaise "?

A.J.: Cette forme de tir a complËtement disparu du basket europÈen (et il a d'ailleurs ÈtÈ assez peu utilisÈ par les joueuses de l'Est. Aujourd'hui quelques joueuses asiatiques l'utilisent encore alors que la plupart font des tirs poussÈs qui partent de l'Èpaule avec une main prÈdominante.

B. G Mais au niveau du sol n'y a -t-il pas d'autres diffÈrences entre masculins et fÈminines ?

A.J. :Bien sur, prenons l'exemple de l'Ècran retard ; chez les joueurs c'est quelque chose de parfaitement maÓtrisÈ. Sur ce point, il y a un fossÈ entre hommes et femmes; je dirai mÍme que, lorsqu'il est utilisÈ au niveau fÈminin, les arbitres ont tendance ý le sanctionner. Tout cela parce que les arbitres ont comme reprÈsentation un jeu fÈminin qui serait beaucoup moins physique que celui des masculins. Nous avons ý insister sur ce registre, mais il ne faudrait aussi que, sur ce point, les arbitres freinent l'Èvolution du jeu.

B.G : Puisque tu parles de l'engagement physique, estimes tu que les joueuses utilisent la recherche de positions prÈfÈrentielles aussi bien que les garÁons ?

A.J.: Lý, c'est sur, il y a une diffÈrence et celle-ci est encore plus marquÈe chez les joueuses de l'Est que chez les joueuses du continent nord amÈricain. Prenons par exemple des joueuses comme Sukharnova ou Khudachova qui sont des joueuses de trËs haut niveau mondial; toutes deux ont tendance ý demander la balle en se prÈsentant au poste ou en coupant vers le panier et elles utilisent assez peu des positions statiques de prises de positions prÈfÈrentielles. Jouer avec ce "refus" du corps ý corps est totalement inconcevable chez les masculins. Maintenant, quant ý savoir si sur ce point, les joueuses fÈminines devront ý terme changer leur jeu, je ne sais pas ; mais la question reste posÈe.

B.G.: Tu viens de faire Ètat de quelques diffÈrences qui tirent manifestement leur origine ý partir de la dimension physique, c'est incontestable, mais ce n'est peut Ítre que le haut de l'iceberg ? les diffÈrences ne sont elles pas davantage marquÈes dans d'autres secteurs ?

A.J.: Tu as raison, je crois qu'il y a sur le plan mental et des attitudes liÈes aux performances un monde entre hommes et femmes. Les joueurs sont professionnels dans tous les sens du terme; le basket occupe une part importante de leur vie. Ils regardent beaucoup de matchs connaissent parfaitement leurs adversaires et les formes de jeu des Èquipes, une telle attitude ne se retrouve que rarement au niveau fÈminin. Ce sont peut Ítre les conditions faites au joueuses par les structures des clubs, les bÈnÈfices au sens large (c'est ý dire ce qui englobe aussi la reconnaissance sociale qui passe par la tÈlÈvision, les dÈbouchÈs professionnels ultÈrieurs possibles pour les joueuses ...) et le fait aussi que les entraÓneurs trËs compÈtents et trËs motivÈs cherchent le plus souvent ý se faire un nom en allant dans le secteur masculin. Pour aller ý contre courant du mouvement gÈnÈral qui accroit le dÈcalage entre les productions des performances masculines et fÈminines, il faut du temps car il faut changer beaucoup d'attitudes qui ne sont pas que du ressort de l'entraÓneur. Pour aller vers plus de professionnalisme dans le basket fÈminin il faut crÈer des rÈelles Ècoles de formation et il faut aussi que les joueuses soient prÍtes ý donner beaucoup d'elles mÍmes pour accÈder ý une connaissance plus approfondie de l'activitÈ et Ítre constamment ý la recherche du dÈpassement de soi mÍme car il n'y a pas de "Culture" mÍme sportive sans effort. On ne peut pas Ítre une joueuse professionnelle et avoir comme occupation majeure, la vie domestique ou la vie sentimentale. C'est un peu ce que J. Jaunay avec le C.U.C ou encore moi mÍme ý Mirande avons essayÈ d'insuffler et c'est aussi ce que J.Verneray avec Aix en Provence et M.Silver avec Valenciennes essaient de faire passer. Mais pour que le basket fÈminin se porte mieux et changer les choses en profondeur il faudrait beaucoup plus que quelques oasis.