LIRE LE JEU - JOUER JUSTE

I.Ballarini et B. Grosgeorge

Basketball nƒ 614

Vouloir apprendre aux joueurs " le jeu par lecture " est devenu la " tarte à la crème " des techniciens. Quel entraîneur nía pas cette ambition ? Malgré cette unanimité, les entraîneurs níy mettent probablement pas la même chose. Pour mieux cerner notre propos (la lecture du jeu) revenons quelques instants sur líorigine de cette notion.

Au cours de líapprentissage de notre la langue maternelle il y a plusieurs niveaux de maîtrise et faire du déchiffrage mot à mot níest du même ordre que de savoir donner du sens à ce qui est lu. Utilisée dans un sens large la notion de lecture se superpose avec celle de compréhension - sait lire, celui qui comprend ce quíil lit. Le passage díun niveau à líautre - énoncé ce qui est lu ou/et le comprendre renvoie à líaugmentation de la difficulté du texte à lire - apprendre, cíest comprendre. Lorsquíil síagit du jeu, peut on raisonner par analogie avec líapprentissage de la lecture ? Est-il possible díobtenir les résultats espérés quelles que soient les méthodes utilisées ?

Une remarque préliminaire : Pour les linguistes, une activité motrice ne constitue pas une langue, toutefois des auteurs canadiens - Caron et Pelchat - parlent malgré tout de langue du joueur. En fait, il y a bien un système de signaux qui permettent au joueur de structurer ses réponses au même titre que pour le " langage des abeilles ".

Prenons líexemple díune situation de 2 contre 2 impliquant un joueur extérieur porteur de balle (ailier ) et un centre, il y a bien une cascade de décisions logiques liée aux signaux produits par leurs interactions Les rectangles correspondent aux options de la défense et les cercles aux conséquences pour líattaque

 

N.B : à un certain niveau de jeu, dans le cas díun marquage défensif lâche, un tir pourra être déclenché à trois points, alors que le même marquage à un niveau de jeu inférieur, ne permettra quíavec un rapprochement préalable de la cible. Avec les progrès des joueurs, la base décisionnelle va se complexifier (solutions plus nombreuses).

Par apprentissage, cette cascade de décision sera progressivement intériorisée pour constituer un système de référence, qui alimentera ses initiatives individuelles. Le niveau du joueur lui permettra díanticiper plus ou moins les conséquences de ses actions.

Par rapport à la plupart des activités intellectuelles, deux différences majeures sont à noter :

1. le temps disponible et la plage díaction du joueur est le plus souvent en fait " alloué " par líadversaire

2. le jeu est source de fortes émotions dans lesquelles le corps est engagé

Lorsque le joueur ou líentraîneur sont assis (analyse vidéo du jeu par exemple ou managérat) la situation est fondamentalement différente, la compréhension de ce qui est vu níest pas perturbée par le niveau de maîtrise technique, même síil contribue à líanalyse (voir à ce sujet combien les performances obtenues dans líanalyse de séquences de jeu sur écran vidéo dépendent du niveau díexpertise des joueurs). Lire et décider quand le corps est dans líaction níest pas comparable avec une situation dans laquelle il níagit pas. Dans líaction, la compréhension níest pas altérée (ce níest plus le lieu de son expression) alors que le " savoir lire " pris dans le sens díune qualité díadaptation du joueur risque de líêtre (poids des stratégies de líentraîneur adaptées au niveau des joueurs, de la fatigue, du niveau de líadversaire, de la cohésion intra groupe, du stress ...).

De même le niveau de performance et la capacité à lire le jeu ne se recouvrent pas ; la valeur physique et technique díun joueur peut permettre díévoluer à un bon niveau de compétition, sans quíil y ait une grande habileté à lire le jeu ; à líinverse, un jeune joueur peut très bien comprendre le jeu et être incapable de donner les bonnes réponses par manque de bagage technique.

Apprendre à lire le jeu - une affaire de méthode(s)

Il níy a aucune méthode qui empêche díapprendre à lire le jeu, et le problème níest plus celui de trancher en terme de méthode plus ou moins globale mais de repenser les relations entre les aspects décisionnels et les acquisitions díautomatismes. Leur combinaison doit se faire le plus tôt possible et de proposer des situations dans lesquelles il y ait une condition de choix " si..., alors ... " . Il semble plus judicieux de commencer les apprentissages avec des exercices qui intègrent la tactique et la technique.

Líélaboration de la base décisionnelle constitue une véritable base díorientation de líaction, elle se construit progressivement, elle doit être mise díemblée en relation étroite avec la dimension technique du geste. Aux entraîneurs díadapter la difficulté des situations et leurs consignes aux possibilités momentanées des joueurs. Cela níexclut pas (aussi bien pour líentraîneur que pour le joueur) la nécessité de " remettre sans cesse líouvrage sur le métier".